Le narratif élyséen, version Brut de Saadé…
On savait Emmanuel Macron obnubilé par son image et depuis peu par son « legacy ». On découvre qu’il a trouvé sa courroie de transmission préférée : Brut, ce média qui vend de la « proximité » et du « live authentique » à une jeunesse qu’on imagine rebelle, alors que c’est bien la com’ du chef de l’État donc il est question.
Cette récente affaire que met en lumière l’Obs est savoureuse. Pendant que les journalistes accrédités à l’Élysée se font gentiment parquer dans une salle de classe à Vesoul, Rémy Buisine et son équipe filment Macron sifflotant au self, entouré d’ados en extase. Image parfaite, montage flatteur, diffusion immédiate. Le président de la République n’est plus interviewé, il est mis en scène. Et ça tombe bien : Buisine, ex-community manager reconverti en « journaliste de terrain », est passé maître dans l’art de la confusion des genres. Du direct de manif à l’interview présidentielle, du smartphone militant au fauteuil de directeur de l’information : un parcours pour qui sait surfer entre communication et journalisme.Mais le vrai patron de cette belle opération n’est pas Buisine. C’est Rodolphe Saadé, l’homme fort de CMA CGM, qui a racheté 100 % de Brut via sa filiale CMA Media. Le même Saadé qui a déjà construit un véritable empire médiatique : BFMTV, RMC, La Provence, La Tribune, Corse Matin… Un armateur devenu l’un des acteurs les plus puissants du paysage médiatique français.
Le mélange des genres devient alors total. D’un côté, un média a l’image « cool », « jeune », « disruptive» qui prétend casser les codes. De l’autre, un actionnaire industriel qui pèse de plus en plus lourd dans l’information et qui bénéficie, aux yeux de certains, d’un traitement particulièrement bienveillant du pouvoir. En même temps, un président en fin de règne qui soigne sa sortie en offrant des accès exclusifs.
La rumeur qui a couru sur les réseaux sociaux, il y a quelques jours, d’un Xavier Niel qui pourrait embaucher Emmanuel Macron dans sa sphère, une fois son mandat terminé…un joli pantouflage dans la sphère d’un capitaine d’industrie qui aura su rendre service au bon moment, pourrait être qu’un leurre. Il se pourrait en effet que ce soit la sphère Saadé qui offre finalement un très beau point de chute au président, sortant ?!
Certains observateurs vont même plus loin : depuis l’éviction (ou le « recentrage ») de l’épouse de Maxime Darquier, directeur éditorial de Brut — des programmes de France Télévisions et de Mediawan, ils rapportent que les relations entre la galaxie Niel/Capton/Pigasse mais aussi Delphine Ernotte, se seraient nettement tendues !! Coïncidence ? Ou signe que les équilibres internes du petit milieu médiatico-présidentiel sont plus fragiles qu’il n’y paraît.
On serait là bien loin du journalisme indépendant et plus proche de la fabrique de la narration présidentielle, version 2.0. Pour l’Ojm comme pour l’Obs, Brut ne fait pas du reportage, il produit du contenu présidentiel. Buisine n’est plus tout à fait un journaliste, il est devenu un personnage de la com’ macronienne. Rodolphe Saadé proche d’Emmanuel Macron n’est pas seulement un actionnaire, il construit un groupe médiatique qui arrange tout le monde : l’Élysée y gagne une image jeune, Brut y gagne du prestige et des accès, et CMA CGM y gagne des portes s’ouvrant en haut lieu.
Pendant ce temps, les journalistes classiques ragent dans leur salle de classe. Bienvenue dans le nouveau paysage médiatique français : moins de contre-pouvoir, plus de partenariats stratégiques…et surtout, beaucoup de « lives authentiques » soigneusement encadrés.
Il y a vraiment de quoi être inquiet sur la trajectoire que prend notre démocratie.










