ViaStella en grève illimitée, Martinetti en service après-vente : « la proximité » selon France Télévisions !
Pendant que les salariés de ViaStella réclament des moyens pour faire leur métier, Philippe Martinetti vante la « proximité », la « modernité » et les vertus du service public. Deux réalités, un même France Télévisions : celui des éléments de langage et celui du travail quotidien.
Il fallait oser le calendrier. Alors que les salariés de France 3 Corse ViaStella se mobilisent pour obtenir les effectifs nécessaires à leurs missions, Philippe Martinetti déroule, dans La Lettre de l’audiovisuel, une présentation presque idyllique de la stratégie éditoriale du groupe.
Au menu : « complémentarité », « transformation numérique », « richesse du réseau régional », « engagement », « proximité ». Un véritable festival de bonnes intentions. À croire que le service public audiovisuel se porte d’autant mieux qu’on le décrit au présent de l’indicatif, dans une interview bien mise en page.
Sauf qu’en Corse, le discours se heurte à une réalité beaucoup moins photogénique : des journalistes qui réclament des renforts, des postes vacants à remplacer et du temps pour enquêter. La proximité, lorsqu’il faut réellement la pratiquer, a besoin de femmes, d’hommes et de moyens. Pas seulement d’un paragraphe dans un entretien.
1. « La proximité » : beaucoup de mots, cinq postes en moins dans le discours ?
Martinetti présente le réseau régional comme une richesse stratégique, un outil de couverture du territoire et un élément essentiel de l’identité du service public.
Très bien. Mais les salariés de ViaStella, eux, réclament cinq équivalents temps plein supplémentaires, le remplacement des postes vacants, une équipe à Porto-Vecchio et la création d’un pôle enquête.
Le SNJ et le STC dénoncent une activité qui augmente sans que les effectifs suivent. Le journal de 12 h 30 serait ainsi passé, selon le délégué syndical cité par Corse Net Infos, de dix minutes à dix-neuf minutes. D’autres rendez-vous éditoriaux se sont également développés.
Voilà le premier angle mort du discours managérial : on peut augmenter la durée des journaux, multiplier les rendez-vous et afficher des ambitions numériques ; encore faut-il disposer des équipes pour produire l’information.
La proximité n’est pas un slogan. Elle suppose de pouvoir aller sur le terrain, couvrir les événements, suivre les dossiers et rencontrer les habitants au-delà de l’actualité immédiate.
Or c’est précisément ce que les salariés disent ne plus pouvoir développer correctement à moyens constants.
2. Le numérique, cette merveilleuse multiplication des tâches
Dans son entretien, Martinetti explique que France Télévisions doit accélérer sa transformation numérique, investir dans les usages et renforcer sa présence sur les plateformes.
Le raisonnement est séduisant : un même contenu peut circuler sur plusieurs supports, toucher davantage de publics et prolonger la durée de vie d’une information.
Mais la distribution numérique n’efface pas le travail journalistique qui précède. Il faut rechercher, vérifier, enquêter, tourner, monter, éditer, publier et adapter les formats. Et ces opérations mobilisent des professionnels.
La question qu’il faudrait donc poser à la direction est simple : où sont les effectifs supplémentaires qui doivent accompagner cette ambition numérique ?
Si les nouveaux supports s’ajoutent aux missions existantes sans renforts humains, la transformation numérique peut aussi devenir une transformation de la charge de travail.
Les salariés de ViaStella demandent d’ailleurs un rédacteur en chef adjoint chargé du numérique. Leur revendication ne porte donc pas sur un rejet de la modernisation, mais sur les conditions concrètes permettant de la réaliser.
Il y a une différence entre annoncer la révolution numérique dans un entretien et donner aux équipes les moyens de la conduire.
3. « L’information de proximité » : mais qui aura encore le temps d’enquêter ?
Martinetti défend également la valeur du réseau régional, sa connaissance des territoires et sa capacité à faire remonter des sujets que les rédactions nationales ne voient pas toujours.
C’est précisément l’une des raisons d’être du service public régional.
Mais les salariés réclament aussi un pôle enquête. Ils veulent pouvoir creuser les dossiers, travailler les sujets sensibles et ne pas être condamnés à courir perpétuellement derrière le prochain journal.
Il y a là une contradiction à examiner : on ne peut pas faire de la connaissance fine du territoire un argument de communication tout en laissant les équipes sans le temps nécessaire pour approfondir les sujets.
La proximité sans enquête risque de se réduire à la chronique des événements. La proximité avec des moyens permet de comprendre ce qui se passe, pourquoi cela se passe et ce que les citoyens ont besoin de savoir.
Un pôle enquête n’est pas un luxe décoratif. C’est un moyen de donner du contenu à l’ambition éditoriale revendiquée par la direction.
4. « La richesse du réseau régional » : richesse éditoriale ou variable d’ajustement ?
Martinetti vante la complémentarité entre les antennes, la circulation des contenus et la puissance du réseau.
Mais la complémentarité ne devrait pas servir à masquer une question essentielle : chaque antenne dispose-t-elle des moyens correspondant aux missions qu’on lui assigne ?
Les salariés de ViaStella ne réclament pas seulement de conserver leur activité actuelle. Ils demandent de pouvoir la réaliser correctement et de développer une couverture plus complète de la Corse, notamment grâce à une présence à Porto-Vecchio.
La direction, selon le délégué syndical cité par Corse Net Infos, aurait indiqué lors d’une réunion qu’aucun moyen supplémentaire ne serait accordé et que les salariés devraient s’estimer heureux de conserver leurs postes. Cette déclaration est rapportée par le syndicaliste ; elle n’a pas été confirmée publiquement par la direction dans l’article, qui indique que celle-ci n’a pas souhaité commenter la situation.
Si cette formulation reflète fidèlement les échanges, elle mérite une explication. Car il y a quelque chose de paradoxal à vanter la richesse du réseau régional tout en opposant aux équipes qui le font vivre la seule perspective de préserver l’existant.
5. La qualité de vie au travail : le grand absent de la présentation
Dans son entretien, Martinetti parle de performance, d’audience, de plateformes et de transformation éditoriale. Mais une stratégie ne se mesure pas uniquement à ses résultats de diffusion.
Le préavis du SNJ du 2 octobre évoque aussi des tensions managériales, une perte de confiance et des risques psychosociaux. Les syndicats demandent des pratiques plus transparentes et respectueuses, ainsi que des engagements précis et assortis d’un calendrier.
Ce sont des revendications syndicales, pas des conclusions indépendantes sur la situation de l’ensemble des salariés. Mais elles ne peuvent pas être écartées au seul motif que le discours officiel met en avant une stratégie ambitieuse.
La qualité d’un service public dépend aussi de la manière dont il traite les personnes qui le produisent. Un projet éditorial ne remplace ni des effectifs suffisants ni un dialogue social effectif.
Et lorsque les salariés en viennent à faire grève pour obtenir des réponses, il devient difficile de présenter le désaccord comme une simple question de communication.
6. La performance : à quel prix, et pour qui ?
Martinetti explique que les indicateurs d’audience doivent être complétés par d’autres critères de performance : engagement, capacité à toucher de nouveaux publics et circulation des contenus.
Cette réflexion peut être légitime. L’audience télévisuelle traditionnelle ne suffit pas nécessairement à mesurer toute la portée d’un média public.
Mais elle appelle une autre question : si l’on élargit les critères de performance, pourquoi ne pas élargir aussi les critères d’évaluation de la direction ?
Combien de postes restent vacants ? Combien de missions nouvelles sont confiées aux mêmes équipes ? Quel temps reste-t-il pour l’enquête ? Quels engagements sont pris pour améliorer les conditions de travail ? Et dans quels délais les moyens promis — lorsqu’ils le sont — sont-ils effectivement déployés ?
Une stratégie ne peut pas être évaluée seulement par les objectifs qu’elle annonce. Elle doit aussi être confrontée aux moyens qu’elle mobilise et aux conséquences de sa mise en œuvre.
Conclusion : le service public ne se résume pas à sa présentation PowerPoint
Le problème de l’entretien de Philippe Martinetti n’est pas qu’il défende la proximité, le numérique ou la complémentarité des antennes. Ces objectifs font de toute façon partie des missions légitimes de France Télévisions.
Le problème est le décalage que la mobilisation de ViaStella met en lumière entre ces ambitions affichées et les demandes formulées par ceux qui doivent les concrétiser.
D’un côté, une direction qui parle de modernisation, de rayonnement et de performance. De l’autre, des salariés qui demandent cinq équivalents temps plein supplémentaires, le remplacement de postes vacants, une implantation à Porto-Vecchio et un pôle enquête.
La question n’est donc pas de savoir si les mots de Martinetti sont élégants. Elle est de savoir ce qu’ils engagent concrètement.
Car, à force de parler de proximité, on finit par devoir répondre à ceux qui la pratiquent. À force de vanter l’information régionale, il faut expliquer comment elle sera produite. Et à force de célébrer la transformation numérique, il faut bien dire qui effectuera le travail supplémentaire.
À ViaStella, les salariés ont posé la question avec leurs revendications. La direction peut répondre par une nouvelle déclaration d’intention mais ce ne sera pas encore une réponse sur les moyens













