"Laisser glisser les p'tits papiers" chantait Régine, interprétant Serge Gainsbourg...
Soixante ans se sont écoulés depuis et quelques déclinaisons "papier" ont fait leur apparition.
Il y a par exemple aujourd'hui le papier "3 épaisseurs" moins rugueux que le papier journal pour le même usage ou encore le papier de soie qui a pris la relève du papier chiffon.
Il y a encore heureusement les papiers pour informer - de moins en moins nombreux, indépendants le plus souvent mais en voie de disparition pour beaucoup pour ne pas dire, d'extinction - et ceux qui tentent d’immuniser un système contre toute critique.
Sur la forme, dès le titre le décor est planté et sur le fond, l’article pratique une sélection sciemment partielle des sujets pour mieux baratiner le lecteur.
Prenez par exemple, ceux récemment consacrés à la commission d'enquête sur l'audiovisuel public. Le blog CGC Médias en a déniché un pas piqué des vers !
Dès les premières lignes, le ton est donné : les questions posées par la commission seraient des « obsessions », les critiques du service public relèveraient de « caricatures » et les inquiétudes sur la gestion de France Télévisions seraient presque des lubies idéologiques. Bref, circulez, il n’y a rien à voir. Le problème, c’est que cette posture relève moins du journalisme que de la plaidoirie.
On disserte longuement sur les prétendues « caricatures » de la commission.
On relativise les problèmes.
On contextualise les dépenses.
On explique que les critiques sont souvent « démagogiques ».
En revanche, silence quasi total sur
les fiascos (*) les plus emblématiques de la gestion catastrophique de l'entreprise pourtant mise à jour par les organes de contrôle de l'État
(*) Ce que la papier omet soigneusement de rappeler, c’est l’accumulation de dysfonctionnements qui jalonnent l’histoire récente de l’audiovisuel public. Prenons un exemple évident : l'aventure Salto, plateforme de streaming lancée à grand renfort d’argent et d’autosatisfaction… qui devait concurrencer Netflix et incarner la modernité stratégique de l’audiovisuel public, s’est soldée par un naufrage industriel et financier. Des dizaines de millions engloutis (pas loin de 100M€) dans cette plateforme fermée au bout deux ans et demi seulement et au final une démonstration spectaculaire d’improvisation stratégique.
Une stratégie numérique erratique avec au final cette fermeture dans l’indifférence générale. Curieusement, cet épisode emblématique de la gestion « exemplaire » du secteur public disparaît totalement du tableau...et toujours les mêmes discours "on ne peut pas laisser gagner les géants américains" (après les partenariat direct avec Amazon et semi direct avec KKR)
Même bidonnage sur les questions de rémunération ou de gestion interne. L’article concède, presque à contrecœur, que le salaire moyen à France Télévisions tourne autour de 71 490 euros par an mais ne remet pas en cause cette photographie erronée de la société, en ne dénonçant pas cette forte concentration des rémunérations élevées qui en est à l'origine. Quant à la conclusion implicite, toujours la même, elle est hallucinante: Tout cela serait finalement assez normal dans un grand groupe audiovisuel. Circulez, il n'y a rien à voir donc.
La mécanique est toujours la même :
- quand un problème apparaît, il est qualifié d’« anecdotique » ;
- quand une critique est formulée, elle est décrite comme « démagogique » ;
- quand une question dérange, elle devient une « obsession ».
Mais la partie la plus caractéristique de cet assemblage plus que bancal, est ailleurs. Elle apparaît presque malgré elle.
On y consacre la première source de programmes de France Télévisions : cette poignée de structures de productions extérieures qui captent un tiers estimé des programmes ! La première d'entres elles, devant Banijay et Together Média, étant Mediawan...
Pas un commentaire négatif sur l’ensemble du système qui repose massivement sur des producteurs extérieurs, au détriment de ses personnels, conformément à un modèle qui externalise une large partie de la création.
Voilà peut-être la véritable question que l’article évite soigneusement de poser car enfin, il y a une contradiction gigantesque au cœur de ce débat :
Les mêmes qui expliquent à longueur de tribunes qu’il faudrait protéger l’audiovisuel public contre la privatisation organisent, dans les faits, une externalisation massive de sa production.
Résultat : un groupe financé par 2,5 milliards d’euros d’argent public chaque année devient surtout un immense donneur d’ordres pour des sociétés privées qui fournissent l’essentiel des programmes.
En revanche, les insinuations politiques, elles, passent comme une lettre à la poste. Les parlementaires "inquisiteurs" selon certain(e)s, sont soupçonnés de vouloir mener un « procès » du service public, les critiques seraient alimentées par « l’extrême droite », et les personnes interrogées seraient victimes d’attaques injustes !
Le lecteur n’est plus face à une enquête, mais face à une mise en scène : d’un côté les vertueux défenseurs de l’audiovisuel public et de l’autre de soupçonneux populistes.
Autrement dit, avec l'ancienne majorité présidentielle de 2017 à 2022 (bien réduite aujourd'hui) avec l'aide de certains parlementaires socialistes et écologistes - pas tous heureusement - on dénonce la privatisation… tout en la mettant en œuvre, morceau par morceau, contrat après contrat.
C’est sans doute là que réside la grande hypocrisie de cette affaire. L'article qui prétend soi-disant dénoncer les « fake news » et les « images déformées », omet systématiquement les sujets qui fâchent (la gestion contestée, les stratégies ratées, les dépenses discutables, etc..) finit par produire exactement ce qu’il prétend combattre : un récit biaisé.
Ces gens-là prétendent défendre le service public. Mais à force d’opacité, de déni et de dépendance croissante aux producteurs privés, ils ne le protègent pas : ils en organisent la privatisation progressive.
Et ce faisant, ils ne la combattent pas. Ils la consacrent.
Le problème n’est pas de défendre l’audiovisuel public. On peut parfaitement considérer qu’il est indispensable à la Démocratie comme l'affirme régulièrement la CGC partout où elle en a l'occasion mais faire mine de le défendre, en niant les problèmes, en ridiculisant ceux qui les posent et en escamotant les fiascos bien réels relève d’une autre démarche : c'est monter à quel point la bien-pensance moralisatrice en est rendue !!
L’histoire est assez simple : dans le débat public, la malhonnêteté intellectuelle peut gagner une manche mais elle ne gagnera jamais le match.

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