« Salto un fiasco annoncé » explique Francis
Guthleben auteur de Sauvons France Télévisions.
Extraits
« Molotov a atteint les dix millions d'utilisateurs et Netflix
les six millions d'abonnés en France, Disney+ arrive en mars... Mais
Salto se fait attendre. »
Netflix, Amazon prime vidéo, Disney+, Apple TV+, ou encoreHBO Max... Les
services de vidéo à la demande (SVOD) croissent inexorablement, détrônant
chaque jour un peu plus les chaînes historiques.
Retard. La France ne voulait pas être en retard.
D'où la création de Salto, une plateforme rassemblant TF1, M6 et France
Télévisions pour défendre les couleurs de l'audiovisuel français dans le
streaming. Le projet se peaufine mais son lancement, initialement prévu au
premier trimestre 2020, a été repoussé au 3 juin. Et encore, en juin,
c'est la phase de test qui commencera, le véritable lancement est prévu en
septembre.
Genèse… En 2017, la plateforme de télévision de rattrapage et de vidéo à
la demande de France Télévisions devient france.tv, qui permet aussi de
regarder l'ensemble des chaînes du groupe France Télévisions en direct.
L'aventure de la télévision de rattrapage avait commencé en 2012 avec
Pluzz puis Francetv pluzz et Francetv pluzzVAD. C'est en 2017 aussi que
Molotov, service français de distribution de chaînes de télévision par Internet
créé un an plus tôt, commence à faire parler de lui. TF1 et M6 se
rendent compte qu'ils ont loupé le train.
Public-privé. Pour Francis Guthleben,
ancien cadre de France Télévisions, consultant médias et auteur,
notamment, de Sauvons France Télévisions, « c'est pour contrer Molotov
que TF1 et M6 arrivent à convaincre Delphine Ernotte de se lancer
dans ce projet Salto. Il se pose déjà à cette époque un vrai problème
déontologique puisqu'un groupe vivant de l'argent public entre dans une
société pour rejoindre deux partenaires privés. Cela ne dérange alors personne,
ni le ministère des Finances, ni celui de la Culture, ni même l'Élysée. »
Une petite poignée de sachants comme Emmanuel
Torregano rédacteur en chef du site Electron Libre, pensent que « Le
streaming (la diffusion via Internet) remplacera à terme (d'ici dix
ou quinze ans) la diffusion hertzienne ». Pourtant aux États-Unis
dont il est decoutume de dire qu’ils ont dix ans d’avance sur l’Europe, c’est
bien la tendance inverse qui prend le pas comme le précisait le 11 février
dernier Les Échos dans son enquête
« La TNT très tendance chez les
millennials américains » qui débute ainsi « Le phénomène de désabonnement aux bouquets de télévisions
- « cord-cutting » - profite à la télévision traditionnelle
qu'on reçoit par le biais d'une antenne. Notamment quand les bouquets sont
chers, comme c'est le cas aux Etats-Unis. »
Emmanuel Torregano y met pourtant un bémol
« Cela posera des problèmes: la diffusion du service public passera
par des opérateurs privés qui font payer l'accès, les opérateurs de
télécommunication étant les seuls à offrir un accès massif à la télévision.
Dans tous les cas, Salto devra alors conclure un accord avec ces
opérateurs (Orange, SFR, Bouygues telecom, Free). On verrait bien Orange ouvrir
généreusement la porte à France Télévisions, ce qui peut aussi expliquer
l'intérêt que TF1 et M6 portent à Salto qui n'est qu’un catalogue de séries
plus quelques exclusivités temporaires. Il n'a pas non plus été annoncé que
Salto produirait des séries spécifiques »
D'où la question
sensible du prix. En 2018, on parlait de 2 à 8€. Aujourd'hui, ça serait
plutôt entre 7 et 10€. »…
Redevance. Francis Guthleben est plus sévère: « Salto est un fiasco
annoncé. Le budget est ridicule. C'est trop tard: le nombre de
plateformes dans le paysage audiovisuel est suffisant. Netflix, c'est
six millions d'abonnés en France. Molotov, c'est dix millions
d'utilisateurs réguliers. Disney arrive le 24 mars. L'audiovisuel
public risque de se diluer dans un groupe privé. Payer un abonnement pour
accéder au replay de contenus audiovisuels publics qu'on a déjà financés une
première fois avec sa redevance, ça ne tiendra pas! »
Enquête. Salto a d'ailleurs fait l'objet d'une enquête auprès des
consommateurs menée par France Télévisions fin 2017. Où l'on apprenait
que Salto donnait aux personnes interrogées « le sentiment de payer
pour une double redevance », et qu'elles se retrouvaient
confrontées à « un problème éthique, celui d'une offre TV à deux
vitesses, incompatible avec les valeurs du service public ».
repères> Salto aura pour activité la
distribution de services de télévision, incluant notamment les chaînes de la
TNT des sociétés mères et leurs services associés (par exemple, télévision de
rattrapage), et l'édition d'une offre de vidéo à la demande par abonnement
(« VàDA »). Les offres de Salto seront diffusées sur l'Internet
ouvert (« over-the-top ») et seront donc accessibles aux
consommateurs directement sur Internet sans l'intermédiaire d'un distributeur.
> Le budget de Salto sur les trois années de lancement devrait bien
atteindre 135 millions d'euros, recettes comprises. L'investissement à
l'euro près de chaque actionnaire reste à déterminer dans cette enveloppe, cela
dépendra évidemment des formules proposées au public. Idem pour la valorisation
des investissements dans les catalogues. La somme de 250 millions d'euros
a été évoquée.
> Salto, c'est un partenariat compliqué, autant que l'était celui de
TPS (Télévision par satellite), l'ancien bouquet numérique de télévision par satellite,
diffusé en France de 1996 à 2008 pour concurrencer Canal+.
Les actionnaires de TPS étaient Groupe
TF1, Groupe M6, Orange, France Télévisions, RTL Group et Suez Environnement.
TF1, FTV et M6 étaient d'accord sur une
stratégie low cost de diffusion par satellite juste pour mettre des bâtons dans
les roues de Canalsat. La fin de l'histoire: c'est le concurrent, Canal+, qui a
fini par avaler TPS.
> Le contexte économique
audiovisuel est difficile: aux États-Unis, les streamers représentent 19% de
l'audience totale. En France, les chaînes se demandent où elles doivent
investir: quels genres de programmes, arrêter le direct ou pas, se concentrer
sur quelques événements... Les chaînes traditionnelles sont tiraillées entre
deux modèles: servir beaucoup de réchauffé qui ne coûte pas cher - ce
que les téléspectateurs peuvent faire eux-mêmes en streaming! - ou miser
sur des événements à très forte audience consensuelle (The Voice, le sport,
Miss France...) qui permettent de faire, de façon saisonnières de l'audience
publicitaire beaucoup plus importante.