Le service public voulait profiler ses téléspectateurs… jusqu’à ce que Mediapart frappe à la porte
France Télévisions a frôlé le Cambridge Analytica version télé publique (*) et ce n’est pas une blague.
À l’approche de la présidentielle, le groupe d’État envisageait de confier des données portant sur les préférences politiques de ses téléspectateurs à une entreprise israélienne spécialisée dans le ciblage politique. Le PDG de ladite société, Israel Grintz, ne cachait même pas la nature de son business : des outils de segmentation d’audience conçus pour cerner les opinions et servir des stratégies de microciblage. Autrement dit, exactement le genre d’outil dénoncé à longueur de journaux quand il s’agit d’influencer des élections ailleurs.
Le calendrier est presque comique. France Télévisions a semble-t-il renoncé à ce contrat discret… après avoir été informée qu’une enquête de Mediapart était imminente. Pas après un débat interne sur la souveraineté, pas après un avis du délégué à la protection des données (qui, selon les informations disponibles, n’aurait même pas eu accès au contrat), pas après une réflexion éthique. Non. Après avoir senti le souffle du scandale.
Le plus savoureux reste la posture de Delphine Ernotte. En avril, elle affirmait avec gravité que la souveraineté nationale passait désormais par « la maîtrise de l’espace informationnel », plaçant la lutte contre les influences étrangères au même niveau que les canons et les drones. Quelques mois plus tard, le même service public se préparait à externaliser le profilage politique de ses propres téléspectateurs vers une société étrangère spécialisée dans… le ciblage politique. On appelle ça de la cohérence ? Ou du cynisme de très haut niveau ?
On nous explique que le projet visait à rendre une émission plus « vivante », avec des interactions en temps réel. Soit mais pourquoi faut-il pour cela confier des données politiques sensibles à un prestataire dont le métier consiste précisément à transformer ces données en munitions électorales ? Pourquoi ne pas traiter ces informations en interne, sous contrôle français, avec des garanties claires ? Pourquoi ce secret autour du contrat ? Et surtout : pourquoi attendre la menace d’une publication pour faire machine arrière ?
Le service public n’est pas une start-up de marketing politique. Il est financé par l’impôt (ou ce qu’il en reste). Il prétend incarner l’indépendance, la neutralité et la protection du citoyen. Pourtant avec l’ex-Orange il a envisagé de livrer des informations sur les opinions politiques de ses audiences à un acteur étranger dont le business model est précisément le profilage partisan. On a évité le pire par pure peur du scandale, pas par vertu.
Ce n’est pas un détail technique. C’est le symptôme d’une culture où l’on parle très fort de « souveraineté informationnelle » tout en externalisant allègrement ce qu’elle devrait protéger. Où l’on dénonce les influences étrangères… jusqu’au moment où elles deviennent pratiques. Où l’on se drappe dans la défense de la démocratie tout en flirtant avec les outils qui la minent.
France Télévisions a renoncé mais le simple fait que le projet ait existé, ait avancé et n’ait été stoppé que sous la pression d’une enquête journalistique en dit long sur l’état réel du service public. Quand la peur de Mediapart devient le seul garde-fou efficace, on n’est plus dans la responsabilité. On est dans la gestion de crise.
Alors la prochaine fois, qui nous garantira que la peur arrivera à temps ?
(*) Cambridge Analytica était une société britannique de conseil politique et d’analyse de données, fondée en 2013 (filiale du groupe SCL). Elle est devenue célèbre mondialement en 2018 à cause d’un scandale majeur de collecte et d’utilisation de données personnelles.
Ce qu’elle faisait
La société se spécialisait dans le profilage psychographique : elle analysait les traits de personnalité, les peurs, les opinions et les comportements des électeurs pour créer des publicités politiques extrêmement ciblées (micro-ciblage). L’idée était d’influencer les votes de manière très précise, en adressant à chaque personne le message le plus susceptible de la faire réagir.
Pourquoi on parle encore de « Cambridge Analytica »
Le nom est devenu un symbole de :
- Collecte massive de données sans consentement réel,
- Utilisation de ces données pour manipuler l’opinion publique lors d’élections,
- Risques liés au micro-ciblage politique.
C’est exactement pour cette raison que, dans l’affaire récente de France Télévisions, on a fait le parallèle : confier des données sur les préférences politiques des téléspectateurs à une entreprise spécialisée dans le ciblage politique rappelait fortement ce scandale.
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