« Droit dans les yeux… sauf quand ça dérange : Ernaux autorisée, Haenel censurée par France Télévisions »
En juin 2025, Annie Ernaux Prix Nobel de littérature, s’assoit dans le fauteuil de La Grande Librairie. Elle regarde la caméra droit dans les yeux.
Elle parle de Gaza. Elle parle de génocide. Elle parle d’enfants morts et mutilés, d’écoles et d’hôpitaux détruits, d’une population dont « la réalité est maintenant la mort et non plus la vie ». Elle dénonce l’anéantissement d’une civilisation. Elle appelle au cessez-le-feu, au retour des otages israéliens et à la libération des prisonniers palestiniens. Elle demande qu’on fasse pression sur le gouvernement français.
France Télévisions applaudit. La séquence est promue, partagée, mise en avant. Le service public s’enorgueillit de cette « tribune libre ». On vante le courage. On célèbre la parole qui « prend aux tripes ». Aucune « mesure conservatoire ». Aucune dépublication. Aucune excuse sur le « cahier des charges » qui imposerait plusieurs points de vue. La Prix Nobel a parlé. Tout va bien.
Quinze mois plus tard, en septembre 2026, Adèle Haenel s’assoit dans le même fauteuil. Elle regarde la caméra droit dans les yeux. Elle parle aussi de Gaza. Elle parle aussi de génocide. Elle dit que l’État d’Israël en commet un en Palestine et que la France est complice. Elle ajoute : « N’acceptez pas l’inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine. »
Cette fois, le service public s’étrangle. Le lendemain, le replay disparaît. L’émission entière est retirée de France.tv. On invoque soudain le cahier des charges, l’absence de contradiction, les saisines, l’Arcom, une « mesure conservatoire ». On jure la main sur le cœur qu’il n’y a « aucune censure ».
Seulement une coïncidence très malheureuse qui frappe exactement la séquence où une femme ose dire tout haut ce qu’Ernaux avait pu dire un an plus tôt… en un peu plus direct, et sans le prestige du Nobel pour la protéger.
Voilà la grande leçon de liberté d’expression à la française, version service public :
- Quand c’est Annie Ernaux, c’est de la littérature, du courage, une belle séquence « Droit dans les yeux ».
- Quand c’est Adèle Haenel, c’est trop, c’est déséquilibré, c’est dangereux, il faut effacer.
Même fauteuil. Même caméra. Même sujet. Même mot — génocide. Même appel à faire pression. Mais deux poids, deux mesures. L’une a droit à la promotion officielle. L’autre a droit à la disparition discrète.
On nous avait vendu une « tribune libre ». On découvre qu’elle est libre… jusqu’à un certain point. Jusqu’à ce que la parole devienne trop claire, trop accusatrice, trop gênante pour ceux qui préfèrent le silence télévisuel bien huilé. Annie Ernaux avait le droit de dénoncer. Haenel n’a eu que le droit d’être effacée.
Le plus corrosif, ce n’est même pas la censure. C’est le mensonge qui l’accompagne. « Il n’y a aucune censure », répète France Télévisions pendant qu’elle retire l’émission. Comme si retirer une parole dérangeante de l’espace public n’était qu’une opération technique, une question de conformité administrative.
La séquence d’Ernaux en 2025 prouve que l’on pouvait dire ces choses. Celle de Haenel en 2026 prouve qu’on ne peut plus — ou plutôt qu’on ne veut plus. Que la liberté d’expression du service public s’arrête exactement là où commence le véritable inconfort.
Droit dans les yeux ? Seulement quand les yeux regardent ce qu’on a envie de voir.
NB: Il est probable que cette mise en parallèle intéresse le député Aymeric Caron rapporteur pour avis sur le budget de l’audiovisuel public (compte de concours financiers « Avances à l’audiovisuel public »), qui inclut notamment France Télévisions, au sein de la Commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale.





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