Bien que démentie par la direction de France 2 la disparition du magazine Envoyé Spécial
est bel et bien dans les tuyaux. Muré dans un silence prudent, Michel
Field, patron de l’info du groupe, va recevoir d’ici à la fin de la
semaine les deux impétrantes, Guilaine Chenu et Françoise Joly : deux
journalistes à qui il va falloir d’infinies contorsions et beaucoup
d’imagination afin de dénicher les quelques idées chocs supposées
repeindre la façade d’un magazine vieux de 25 ans, mais plus que jamais
sur la sellette.
Un à un ce sont ainsi tous les principaux rendez-vous de l’info de
France 2 qui sont visés, l’objectif étant non seulement de renouveler le
genre, mais également de réaliser de solides économies dans l’optique
de la création d’une chaine tout-infos, promise à François Hollande, au
budget molletonné de 50 millions d’euros.
L’incompréhensible disparition
du rendez-vous de David Pujadas Des paroles et des actes, à quelques
encablures de primaires pré-présidentielles et du démarrage de la
campagne du même nom de 2017, aurait dû alerter celles et ceux qui
s’imaginaient protégés, sanctuarisés, à la tête de tel ou tel
rendez-vous installé de longue date. Il n’en est rien : lancés dans une
partie de ball-trap qui n’épargne personne, – producteurs, animateurs et
journalistes-, les responsables de France Télévisions ont décidé d’un
grand coup de balai.
Et pourquoi pas? On peut estimer en effet qu’au nom du
vieil adage « à nouvelle direction, nouvelles équipes» et d’un
«spoil-system» aussi vieux que la cathode, (un PDG chassant l’autre),
l’on accepte le principe de changements radicaux. Après tout, personne
n’est propriétaire de sa case et encore moins du programme qu’il produit
ou anime. Après tout également, quelques têtes neuves à la tête de
nouveaux concepts d’émissions ne feraient pas de mal à un groupe où
certains statuts antédiluviens s’apparentent à des rentes de situation.
Mais là où le bât blesse c’est qu’après neuf mois de mandature, Delphine
Ernotte et ses équipes n’ont pas produit l’esquisse de l‘ombre d’une
émission, d’un projet, d’une idée, (ne parlons même pas de concept), qui
puisse nous faire penser que la timonière de « France Télés » incarne
un nouveau souffle. Qu’il se passe quelque chose à la tête de cette
maison. L’on espérait que les incantations de celle qui promettait en
juin dernier devant le CSA monts et merveilles, qui évoquait une sorte
de «new-deal » de la télévision publique, déboucheraient tôt ou tard sur
quelques initiatives ou innovations. Mais il n’y a rien eu. On n’a rien
vu. Si ce n’est une foire d’empoigne dans un vide sidéral.
On prend les mêmes et on recommence : menaçant de s’immoler en place
publique, les vaches sacrées, (Drucker, Sébastien, Ruquier et consorts…)
ont toutes été reconduites. Tandis que France 3 amusait la galerie et
les réseaux sociaux en sacrifiant le bateleur Julien Lepers, au terme
d’une polémique à deux sous: un feuilleton indigne d’une chaine à qui la
réforme Territoriale de François Hollande offrait pourtant l’occasion
de se redéployer de manière ambitieuse. Les quelques rares bonnes
fictions vecteurs d’audiences, diffusées sur France 2 et France 3,
portent toutes par ailleurs la griffe de l’équipe dirigeante sortante.
Même chose pour l’info, où l’héritage de l’ancien patron de
l’information du groupe, Thierry Thuillier, ensemencé par David Pujadas,
continue de faire les beaux jours de « JT » à l’excellente tenue.Merci
qui?
Mais n’est pas Pierre Desgraupes ou Hervé Bourges qui veut. On voit bien
les limites d’une équipe dirigeante hésitante et sans grande marge de
manœuvre : prise en étau entre des contraintes budgétaires inextricables
et un contexte politique difficile, celle qui aura à enjamber à la tête
de cette entreprise, une élection présidentielle à hauts risques
navigue sur une ligne de crête. Quitte à trébucher, ne faudrait-il pas
mieux que Delphine Ernotte et ses capitaines prennent au moins quelques
risques, plutôt que de couper les têtes et multiplier les coups de
menton?
«Osons, osons !», clamait Jean-Pierre Elkabbach à ce
même poste, ce JPE qui « osa » Jean-Luc Delarue avant de se lancer dans
une cavalcade de projets de développements débridés, tous sous-tendus
par un souffle créatif tout aussi débridé. Ce que firent aussi Patrick
de Carolis et Patrice Duhamel à leur manière, avant que le vaisseau
France Télévisions ne s’assoupisse avec Rémy Pflimlin. Et ne pique du
nez avec Delphine Ernotte?